Y aura-t-il de la neige à Noël? La question hante depuis deux millénaires les skieurs, le yéti, les responsables de remontées mécaniques, les bonshommes de neige et les enfants de tous âges. La faute à Noël blanc («Le sapin scintillant, la neige d’argent / Noël mon beau rêve blanc», air connu), à toute une iconographie de
Y aura-t-il de la neige à Noël? La question hante depuis deux millénaires les skieurs, le yéti, les responsables de remontées mécaniques, les bonshommes de neige et les enfants de tous âges. La faute à Noël blanc («Le sapin scintillant, la neige d’argent / Noël mon beau rêve blanc», air connu), à toute une iconographie de l’Avent, avec gosses aux joues roses et lutins empressés, qui pousse à poser de la ouate sur les crèches et tendre des draps immaculés sur les pelouses californiennes condamnées à verdoyer toute l’année.
Mais la neige se fait rare. Le réchauffement climatique invalide le principe de l’omelette norvégienne, accord suave du chaud et du froid, contraste confortable du dehors et du dedans. Il en résulte une nostalgie des neiges d’antan et des douces nuits duveteuses remontant peut-être à la glaciation de Würm, il y a plus de 10 000 ans, dont les Suisses peuvent se faire une idée à travers la fresque d’Ernst Hodel sur laquelle deux mammouths lucernois toisent des glaciers sans fin. Cela dit, les populations humaines vivant un hiver de quelque 200 000 ans rêvaient de redoux plutôt que de poudreuse pour le solstice d’hiver…
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La neige, c’est de l’eau congelée dans les hautes régions de l’atmosphère qui tombe en flocons. C’est tout bête. Et c’est tellement plus. De l’infiniment petit, un flocon de neige pèse un microgramme (10-6g), à l’infiniment grand, une avalanche déplace entre 20 et 20 000 tonnes de neige, la manne hiémale est une matière ambivalente continue et discontinue, apaisante et inquiétante, plus légère que la plume, plus tranchante qu’un rasoir.
Girandoles givrées
C’est le silence qui prévient le dormeur qu’il a neigé pendant la nuit, tandis qu’une blancheur inhabituelle tombe des persiennes. C’est le fracas d’un tremblement de terre qui arrache les habitants des cimes lorsqu’une avalanche se déclenche. A l’œil étincelant des enfants s’oppose la cécité des neiges. Au bonhomme de neige riant devant la maison répond le blizzard qui égare le trappeur. Au monticule qui propulse la luge succède la crevasse qui avale le skieur. Faire un igloo est une grande joie, mais la partie de plaisir se termine dans la maussaderie des pieds glacés et de la débattue.
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Petzi au pôle Nord a enchanté des générations de petits lecteurs en révélant le secret de la fabrication des aurores boréales: mettre trois pelletées de neige et un peu de lumière dans une caisse, tourner la manivelle, souffler un bon coup et du pavillon de tuba s’échappent les merveilleuses girandoles givrées. Le pôle Nord c’est aussi le royaume de la reine des Neiges, une «dame, grande et droite, d’un blanc éclatant», selon Hans Christian Andersen. Elle ravit le petit Kay et, en deux baisers glaciaux, lui fait oublier les siens. Elle garde l’enfant prisonnier dans son château du Spitzberg, dont les murs sont faits «de poussière de neige, les portes et les fenêtres, de vents aigres». L’enfant sera libre quand il aura réussi à assembler les morceaux de glace formant le mot «éternité». Seules les larmes de Gerda, sa fidèle amie, le ramèneront du côté de l’humanité.
Douce «qanik»
Disney a extrapolé du conte d’Andersen deux succès planétaires pour lesquels il a fallu développer des logiciels permettant d’exprimer tous les états de la neige, sa transparence et son opacité, sa finesse et sa pesanteur et l’infinie diversité des flocons. Agrégats de 1018 molécules d’eau, le cristal de neige a une structure hexagonale. Selon les nivologues, depuis le premier coup de froid sur terre, il se serait formé quelque 1035 flocons de neige, et il n’y en a jamais eu deux pareils. Chacune de ces fleurs de l’hiver est une merveille aussi unique que précaire.
Le très riche lexique des peuples nordiques témoigne de la diversité des chutes et des dépôts de neige. Là où les Helvètes ont deux expressions, «poudreuse» et «papotche», les Inuits du Québec disposent de 25 termes pour désigner la neige dans tous ses états: qanik, neige qui tombe, aputi, neige sur le sol, maujak, neige molle sur le sol, matsaak, neige à demi fondue sur le sol, pukak, neige cristalline sur le sol, mingulik, fine couche de neige poudreuse, natiruvaaq, neige fine emportée par le vent, qiqumaaq, neige dont la surface est gelée… La matsaak s’appelle aussi «névasse» ou «slotch» pour les citadins de ce pays qui, à en croire Gilles Vigneault, n’est «pas un pays, c’est l’hiver», et que Robert Charlebois déserte au premier flocon, laissant à ses concitoyens «les pieds gelés dans la slotch» et «les enfants mangés par la souffleuse»…
Flocons purs
La neige est éphémère. L’enchantement ouaté des matins d’hiver est prompt à se résorber en gadoue brunâtre. Une histoire morale publiée au mitan du XXe siècle rappelle l’aspect transitoire des merveilles de l’hiver: enfant prévoyant, Roudoudou entasse une tonne de neige dans un appentis pour s’offrir quelques belles glissades estivales. Las! Lorsqu’en juillet le joyeux cabri ouvre la porte de sa réserve de poudreuse, il est culbuté par un Niagara d’eau tiède… Le petit Kay de La Reine des Neiges préfère les flocons aux roses: les fleurs de neige «n’ont pas un seul défaut, elles sont tout à fait parfaites, pour peu qu’elles ne fondent pas», affirme l’enfant au cœur gelé.
La neige est un symbole de pureté («Aimons nos Alpes de neige / Que Dieu les protège») et de virginité, mais la pureté n’est pas éternelle. La mélancolie est inhérente aux floralies hiémales, à leur blancheur de linceul. Les poètes en témoignent.
Pour Robert Burns, les plaisirs sont «comme les flocons de neige dans la rivière / Blancs un instant – puis fondant à jamais». James Joyce conclut Les Morts par une chute de neige sur l’Irlande à haute teneur métaphysique: «Son âme s’évanouissait peu à peu comme il entendait la neige s’épandre faiblement sur tout l’univers comme à la venue de la dernière heure sur tous les vivants et les morts.» A la dernière page de The Favorite Game, Leonard Cohen se souvient du jeu préféré des enfants: se laisser tomber dans la neige vierge, puis se relever prudemment pour ne pas abîmer la trace. «Alors on s’en allait, et il restait des empreintes blanches de fleurs, dont nos pas étaient les tiges.»
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Dans Les Elégies de Yorick, Jacques Chessex se sent d’humeur nivale pour évoquer le fou défunt de Hamlet: «Encore une fois Yorick puis ta fosse ouverte puis ton crâne au-devant de la neige enfantine / Avec ses flocons purs qui tintent dans le vieil air comme les grelots de la mémoire». Le deuil du temps passé et des amours fanées, Basho l’exprime dans un haïku délicat: «Neige qui tombait sur nous deux – Es-tu la même / Cette année?»
Blanc manteau
Dans les années 60, un courant romantique yéyé conjugue la blancheur et la mort. Adamo lance le mouvement en conjurant la «blanche solitude» dans Tombe la neige («Tu ne viendras pas ce soir / Et mon cœur s’habille de noir / Tout est blanc de désespoir / Tombe la neige impassible manège»), Hugues Aufray lui emboîte le pas avec Dam Di Dam, pavane pour une dame blanche défunte («La neige tombe sur moi sans bruit / Tu étais si pâle, tu étais si pâle dans ton lit») et Pascal Danel ferme le ban avec Les Neiges du Kilimandjaro («Elles te feront un blanc manteau / Où tu pourras dormir»). Plus tard, Marie Laforêt conjurera la séparation des Beatles avec Il a neigé sur Yesterday…
Le blanc de la neige, c’est le blanc de l’absence. La psychanalyse s’en mêle. A l’époque où il met en chantier Tintin au Tibet, Hergé traverse une crise morale et ses rêves sont «presque toujours des rêves de blanc». Il se souvient d’une tour constituée de rampes successives dans laquelle des feuilles mortes tombent incessamment. Jaillissant d’une alcôve, un squelette tout blanc essaie de l’attraper et tout devient absolument blanc. Le dessinateur conjure ses angoisses sur le toit du monde où la neige menace d’engloutir Tintin. L’accomplissement d’un devoir d’amitié mène au blanc de la rédemption et à cette révélation que Michel Serres appelle «la bonté de l’abominable»: loin d’être un monstre, le yéti se rattache à l’immense humanité.
Purée lucrative
Y aura-t-il de la neige à Noël? Non, pas la purée lucrative qu’éjaculent les canons à neige armés par les promoteurs de l’«or blanc», mais le cadeau du ciel, l’édredon qui efface la noirceur et impose le silence, l’éblouissement feutré qui apaise l’âme des consommateurs hyperactifs et rehausse les voluptés du cocooning. Alfred de Vigny versifiait déjà cette béatitude des longues nuits: «Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires / Des histoires du temps passé / Quand les branches d’arbres sont noires / Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé!»
Dans Y aura-t-il de la neige à Noël? (1996), de Sandrine Veysset, une femme se bat pour gagner durement sa vie comme ouvrière agricole et élever ses sept enfants auprès d’un homme dur et tyrannique. Ce film au naturalisme âpre s’autorise quelques échappés du côté de la féerie et un happy end un peu trouble. Moralement épuisée, la mère titube au bord de l’abîme. Mais en cette sombre nuit de Noël, trois flocons tombés des cieux comme un gage de rédemption lui rendent l’espoir. Et Adamo de chanter «tombe la neige»…





















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